22 street-artistes s'invitent chez Dali à Montmartre, jusqu'au 15 mars 2015 : détonnant.
Salvador Dali avait le gôut de la provocation, il voulait être populaire mais aussi libre. Il aimait utiliser et se risquer à de nombreuses techniques picturales et adorait jouer sur les anamorphoses. Autant d'envies que l'on retrouve aujourd'hui chez les street-artistes. Forte de ce constat, Véronique Mesnager, experte en art contemporain, a eu la bonne idée de demander à de jeunes artistes urbains de réagir face à l'univers de Dali.
Je grimpe donc rapidement les escaliers qui conduisent à l'Espace Dali, à deux pas de la place du Tertre. Il y a très longtemps que ne suis pas allé à Montmartre, je vous conseille la balade. Le stress ne semble avoir atteint la bute. Je ne connais pas l'Espace Dali, il se cache au fond d'une demi-impasse et d'extérieur, il ressemble plus à une boutique qu'à autre chose.

Espace Dali à Montmartre. Photo Thierry Hay.
Ligne blanche
L'espace Dali accueille surtout de grandes sculptures en bronze et des gravures de Dali. Pour mieux expliquer la confrontation avec les jeunes créateurs, le jeune scénographe Romaric le Tiec a eu une idée astucieuse. Un trait figure sous un œuvre du maître catalan, et l'on retrouve cette même ligne blanche sur l'œuvre du street-artiste qui s'en est inspiré.
A tout seigneur, tout honneur je commence l'exposition avec un des pères du street art français : Jérôme Mesnager, dont l'homme blanc qui court, est devenu très célèbre, partout dans le monde. Surprise : il est resté très fidèle aux mémorables éléphants à grandes pattes de la toile " La Tentation de Saint Antoine" de Dali. La signature en bas à droite en est aussi la preuve...

Jérôme Mesnager : la charge des éléphants surréalistes,acrylique sur toile 2014. espace Dali
Homard-téléphone
A côté, Codex Urbanus s'est aussi inspiré des éléphants-insectes de Dali, mais la croix de Saint Antoine est devenu un homard, allusion au téléphone-homard. En fait, Codex m'explique son tableau : "Urbanus-Dali" (personnage à la Moebius avec des cornes), fait un selfie. Cette toile est donc une réflexion sur l'ego surdimensionné de Dali et une critique de notre société actuelle, ivre de selfies. Avec un sourire amusé, il m'indique que le fond du tableau est peint avec de la peinture... anti graffiti...

Codex Urbanus : Selfie (Portrait de Codex en génie), 2014. Peinture anti graffiti, 162 cm X 114. Espace Dali.
Avec le temps...
Je continue ma visite. Arnaud Rabier Nowart propose une vitrine avec les célèbres éléphants et un joli jeu d'anamorphose. Je vous laisse le découvrir. Mais Dali n'a pas fait que des éléphants, des tigres aussi. Le Lillois Thomas Mainardi, qui lui peint en atelier, ne l'a pas oublié. Je regarde son tableau dans lequel le Christ baisse la tête alors qu'à côté de lui, un tigre la relève. Sa toile est à la fois une allusion au temps, à sa fragilité, à la spiritualité, et à la science (le cube central), à laquelle Dali accordait une très grande place..
- Thomas Mainardi : La métaphysique de l'Apocalypse, 2014. Technique mixte, 195 cm x 130. Thomas Mainardi.
Et Dieu dans tout ça ?
Comme beaucoup d'Espagnols, Dali était très marqué par l'iconographie religieuse. Pour saluer à sa façon ce thème, Kouka a réalisé une œuvre très forte dans une petite chapelle : un sac de boxe avec une tête de Christ dessinée dessus. Pour cette installation, les musiciens de King's Queer ont crée une ambiance sonore. King's Queer a toujours été a toujours été en étroite corrélation avec le monde de l'art contemporain et du street art.

Kouka : Confessional, 2014. Sac de frappe, 170 cm x 60 x 60. Kouka.
Sourire mortel
Rarissime, un Keith Haring réalisé l'année de sa mort. je remarque une fois de plus la précision et la légèreté de son trait, sans oublier son humour corrosif, comme cette Joconde qui ne peut ou ne veut plus voir la foule venue l'admirer. Une réflexion sur l'art et sa valeur ?

Keith Haring : Apocalypse 2, 1988. Sérigraphie originale numéro 24 / 90 ex. Galeries Bartoux.
Dali et les moutons
Fred Calmets n'aime pas Dali, c’est son droit. Il présente un homme mouton peint sur une vieille cabane en bois de ses enfants. En bas, une petite ouverture : une fenêtre sur l'enfance... Le poids de l'enfance chez Dali qui n'aurait jamais grandi, mais aussi une allusion direct à un livre de Murakami (La course au mouton sauvage), où le narrateur part à la recherche d'un mouton très spécial.
Peinture écologique
Pioc PPC est un tout jeune artiste connu dans le milieu pour ses têtes de loups. C’est un solitaire qui aime vivre à la montagne. Il figure en autoportrait crucifié en bas de sa toile à droite, allusion aux nombreux Christ peint par Dali. Une grande partie du tableau est occupé par des rapaces en plein vol. La commissaire de l'exposition Véronique Mesnager m'explique : "Les oiseaux attaquent les hommes qui n'ont pas assez protégé la nature". Pioc PPc s'interroge depuis longtemps sur la conservation des espèces.

Pioc PPC : Offering, 2014. Acrylique sur toile, 97 cm x 146. Espace Dali.
Jambon purée
Speedy Graphito expose une "Wonder-Woman" affublée des longues pattes des éléphants de Dali. Le visiteur peut aussi apercevoir son tableau par un jeu de miroir. Il reprend aussi le tigre de Dali et la célèbre montre molle, mais il rajoute aussi en haut à gauche le logo d'un pétrolier et ce tableau façon BD devient aussi une violente critique de notre société de consommation.

Speedy Graphito : Dans l'oeil de Dali, 2014. 120 cm x 120. Speedy Graphito.
Zokatos, bercé par la contre-culture des années 90, suggère la passion de notre société et de Dali pour l'argent en exposant deux presse-purées dorés. En y regardant de près j'aperçois aussi les logos de deux grandes maisons de luxe...

Zokatox : Luxury Comsuption, 2014. Peinture-sculpture. 35,5 cm x 56,5. Espace Dali.
Un peu de philosophie
Avant de partir, je remarque une toile absolument magnifique de Kool Koor, un copain de Basquiat. Cette oeuvre est inspirée par une toile de Salvador Dali : "Santiago el Grande". En mélangeant les bleus et les couleurs argent, Kool Koor évoque l'esprit philosophique, mais tortueux, de "Avida Dollars".

Kool Koor : Thunder, acrylique et encre métallique, 2014. 300 x 200 cm. Kool Koor.
Un dernier coup d'œil à une belle série de gravures de Dali sur le thème d'Alice au pays des merveilles et je me dirige vers la sortie, où chaque visiteur est invité à réaliser, sur un tableau noir, un dessin inspiré, si possible, de Dali.
Quelle bonne idée de construire une passerelle entre le surréalisme débridé de Dali et les imaginations fulgurantes des street-artistes. Cette présentation astucieuse mérite le détour, et se replonger dans l'univers de Dali est un vrai bonheur. Le surréalisme comme antidote à la crise : pourquoi pas ?
Espace Dali
11 rue Poulbot. 75018 Paris
Ouvert tous les jours de 10h à 18h.
Entrée : 11,50 euros / TR : 6,50 euros